Le quartier de l’Etoile ressemble à Barcelone, Paseo de Gracia, à New-York, un de ces quartiers « chics » qui se démodent vite, ou plûtot ne sont jamais à la mode. Je m'y suis senti comme un touriste, ayant à comprendre des codes nouveaux, des parcours inconnus, à goûter un mélange inconnu. Le "look international", peu de commerces de bouche, les mêmes montres de luxe, les mêmes vitrines de vêtements italiens, ajustés et clinquants, ces vêtements que l’on ne voit pas à Rome, mais qu’on imagine portés à Monte-Carlo, par quelque couple de retraités bronzés, fripés, ceux qui ont « de beaux restes », mais ne partagent rien
Quartier de jeunes femmes graciles et élégantes, rendues nonchalantes par la touffeur du soir orageux. Roulements de tonnerre. Atmosphère particulière de Paris qui attend sa douche. De beaux immeubles. De grandes surfaces pour les propriétaires et derrière, dans les cours, dans les étages, les chambres de service, les chambres du personnel de maison. Ca me rappelle la chambre de bonne qu’on m’avait prêtée à la porte de la Muette. Chez les riches. J’observais, fasciné, l’arrière des grands appartements bourgeois. Les cuisines, les offices, où travaillaient des bonnes philippines ou marocaines en uniforme. Elles avaient des gestes las et précis, souvent répétés, pour la préparation du repas des patrons. J’ai longtemps guetté, j'espérais en voir une cracher dans la soupe des maîtres.
Dans une rue perpendiculaire, secrète comme un affluent discret, j'ai pris quelques habitudes dans un café Marocain. Le bar est tenu par des femmes brunes et grasses. Tous les jours un ballet se répète: des hommes attendent, et parlent à voix basse avec les serveuses. Ils ont l'air un peu gênés dans leurs habits neufs et propres. Manchettes rigides, cheveux bien peignés. L'endroit prétend au luxe. Mais les hommes ne touchent pas à la coupe de mousseux posée devant eux, il boivent leur bière au goulot sous le regard désolé de ces bouchonneuses de l’Orient proche.
Les hommes payent, payent à boire. Ils n’obtiennent rien, rien d’autre que des sourires et des promesses jamais tenues. Ils payent pour de la compagnie, pour une part de rêve, et ils payent parce que l’homme paye. Et ils reviennent. Souvent.
J'admire la disponibilité factice des serveuses lourdes, qui les font boire pour pouvoir les maîtriser plus sûrement quand il sera tard et qu’ils rouleront commes des outres seules et endimanchées.
Ainsi va le monde que j’aime : compliqué et grâcieux, empli d’une énergie terrible, le monde discontinu de mes rêves éveillés, c’est ce monde qui me souffle les phrases que j’écris, que je mûris pendant des jours et des jours, dans la solitude bienveillante de mes promenades .








